lundi 28 août 2017

LES RUES DE MON ENFANCE / HUBERT ZAKINE

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ALGER

MARCEL ZELASCO

ORAN


françois deguelt j'ai le temps d'y penser

ALGER

LA GRANDE HEDA FROST

ALGER

LA DERNIERE EQUIPE DE L'ASSE
DE VILLENEUVE/X/XUEREB/LOTTI/BOUCHET/BETIS/ALMODOVAR/SCEMBRI
MATIBEN/BUADES/PAPPALARDO/BERNAOUI/GUERRACHE

ALGER

UNE EQUIPE DE L'ASSE
DE VILLENEUVE/IZZO/GUITTOUN/MADELON/CHELPI/SERRANO/CONSTANTIN
SERRE/PEREZ/GUARACINO/EL OKBI/XUEREB

dimanche 20 août 2017

ENVOI DE TONY BILLOTA

Un texte excellent (et hélas plus que jamais d'actualité!) de Karim Akouche qui en janvier 2016 publiait cette lettre ouverte à un soldat d'Allah :
"Prépare ta valise. Achète un billet. Change de pays. Cesse d’être schizophrène. Tu ne le regretteras pas. Ici, tu n’es pas en paix avec ton âme. Tu te racles tout le temps la gorge. L’Occident n’est pas fait pour toi. Ses valeurs t’agressent. Tu ne supportes pas la mixité. Ici, les filles sont libres. Elles ne cachent pas leurs cheveux. Elles portent des jupes. Elles se maquillent dans le métro. Elles courent dans les parcs. Elles boivent du whisky. Ici, on ne coupe pas la main au voleur. On ne lapide pas les femmes adultères. La polygamie est interdite. C’est la justice qui le dit. C’est la démocratie qui le fait. Ce sont les citoyens qui votent les lois. L’État est un navire que pilote le peuple. Ce n’est pas Allah qui en tient le gouvernail.
Tu pries beaucoup. Tu tapes trop ta tête contre le tapis. C’est quoi cette tache noire que tu as sur le front ? Tu pousses la piété jusqu’au fanatisme. Des poils ont mangé ton menton. Tu fréquentes souvent la mosquée. Tu lis des livres dangereux. Tu regardes des vidéos suspectes. Il y a trop de violence dans ton regard. Il y a trop d’aigreur dans tes mots. Ton cœur est un caillou. Tu ne sens plus les choses. On t’a lessivé le cerveau. Ton visage est froid. Tes mâchoires sont acérées. Tes bras sont prêts à frapper. Calme-toi. La violence ne résout pas les problèmes.
Je sais d’où tu viens. Tu habites trop dans le passé. Sors et affronte le présent. Accroche-toi à l’avenir. On ne vit qu’une fois. Pourquoi offrir sa jeunesse à la perdition? Pourquoi cracher sur le visage de la beauté?
Je sais qui tu es. Tu es l’homme du ressentiment. La vérité est amère. Elle fait souvent gerber les imbéciles. Mais aujourd’hui j’ai envie de te la dire. Quitte à faire saigner tes yeux.
Ouvre grand tes tympans. J’ai des choses à te raconter. Tu n’as rien inventé. Tu n’as rien édifié. Tu n’as rien apporté à la civilisation du monde. On t’a tout donné : lumière, papier, pantalon, avion, auto, ordinateur… C’est pour ça que tu es vexé. La rancœur te ronge les tripes.
Gonfle tes poumons. Respire. La civilisation est une œuvre collective. Il n’y a pas de surhomme ni de sous-homme. Tous égaux devant les mystères de la vie. Tous misérables devant les catastrophes. On ne peut pas habiter la haine longtemps. Elle enfante des cadavres et du sang.
Questionne les morts. Fouille dans les ruines. Décortique les manuscrits. Tu es en retard de plusieurs révolutions. Tu ne cesses d’évoquer l’âge d’or de l’islam. Tu parles du chiffre zéro que tes ancêtres auraient inventé. Tu parles des philosophes grecs qu’ils auraient traduits. Tu parles de l’astronomie et des maths qu’ils auraient révolutionnées. Tant de mythes fondés sur l’approximation. Arrête de berner le monde. Les mille et une nuits est une œuvre persane. L’histoire ne se lit pas avec les bons sentiments. Rends à Mani ce qui appartient à Mani et à Mohammed ce qui découle de Mohammed. Cesse de te glorifier. Cesse de te victimiser. Cesse de réclamer la repentance. Ceux qui ont tué tes grands-parents sont morts depuis bien longtemps. Leurs petits-enfants n’ont rien à voir avec le colonialisme. C’est injuste de leur demander des excuses pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.
Tes ancêtres ont aussi conquis des peuples. Ils ont colonisé les Berbères, les Kurdes, les Ouzbeks, les Coptes, les Phéniciens, les Perses… Ils ont décapité des hommes et violé des femmes. C’est avec le sabre et le coran qu’ils ont exterminé des cultures. En Afrique, ils étaient esclavagistes bien avant l’île de Gorée.
Pourquoi fais-tu cette tête ? Je ne fais que dérouler le fil tragique du récit. Tout est authentique. Tu n’as qu’à confronter les sources. La terre est ronde comme une toupie, même s’il y a un hadith où il est écrit qu’elle est plate. Tu aurais dû lire l’histoire de Galilée. Tu as beaucoup à apprendre de sa science. Tu préfères el-Qaradawi. Tu aimes Abul Ala Maududi. Tu écoutes Tarik Ramadan. Change un peu de routine. Il y a des œuvres plus puissantes que les religions.
Essaie Dostoïevski. Ouvre Crime et châtiment. Joue Shakespeare. Ose Nietzche. Quand bien même avait-il annoncé la mort de Dieu, on a le droit de convier Allah au tribunal de la raison. Il jouera dans un vaudeville. Il fera du théâtre avec nous. On lui donnera un rôle à la hauteur de son message. Ses enfants sont fous. Ils commettent des carnages en son nom. On veut l’interroger. Il ne peut pas se dérober. Il doit apaiser ses textes.
Tu trouves que j’exagère ? Mais je suis libre de penser comme tu es libre de prier. J’ai le droit de blasphémer comme tu as le droit de t’agenouiller. Chacun sa Mecque et chacun ses repères. Chacun son dieu et à chaque fidèle ses versets. Les prophètes se fustigent et la vérité n’est pas unique. Qui a raison et qui a tort ? Qui est sot et qui est lucide ? Le soleil est assez haut pour nous éclairer. La démocratie est assez vaste pour contenir nos folies.
On n’est pas en Arabie saoudite ni au Yémen. Ici, la religion d’État, c’est la liberté. On peut dire ce qu’on pense et on peut rire du sacré comme du sacrilège. On doit laisser sa divinité sur le seuil de sa demeure. La croyance, c’est la foi et la foi est une flamme qu’on doit éteindre en public.
Dans ton pays d’origine, les chrétiens et les juifs rasent les cloisons. Les athées y sont chassés. Les apostats y sont massacrés. Lorsque les soldats d’Allah ont tué les journalistes, tes frères ont explosé de joie. Ils ont brûlé des étendards et des bâtiments. Ils ont appelé au djihad. Ils ont promis à l’Occident des représailles. L’un d’eux a même prénommé son nouveau-né Kouachi.
Je ne comprends pas tes frères. Il y a trop de contradictions dans leur tête. Il y a trop de balles dans leurs mitraillettes. Ils regardent La Mecque, mais ils rêvent de Hollywood. Ils conduisent des Chrysler. Ils chaussent des Nike. Ils ont des IPhone. Ils bouffent des hamburgers. Ils aiment les marques américaines. Ils combattent « l’empire », mais ils ont un faible pour ses produits.
Et puis, arrête de m’appeler « frère ». On n’a ni la même mère, ni les mêmes repères. Tu t’es trop éloigné de moi. Tu as pris un chemin tordu. J’en ai assez de tes fourberies. J’ai trop enduré tes sottises. Nos liens se sont brisés. Je ne te fais plus confiance. Tu respires le chaos. Tu es un enfant de la vengeance. Tu es en mission. Tu travailles pour le royaume d’Allah. La vie d’ici-bas ne t’intéresse pas. Tu es quelqu’un d’autre. Tu es un monstre. Je ne te saisis pas. Tu m’échappes. Aujourd’hui tu es intégriste, demain tu seras terroriste. Tu iras grossir les rangs de l’État Islamique.
Un jour, tu tueras des innocents. Un autre, tu seras un martyr. Puis tu seras en enfer. Les vierges ne viendront pas à ton chevet. Tu seras bouffé par les vers. Tu seras dévoré par les flammes. Tu seras noyé dans la rivière de vin qu’on t’a promise. Tu seras torturé par les démons de ta bêtise. Tu seras cendre. Tu seras poussière. Tu seras fiente. Tu seras salive. Tu seras honte. Tu seras chien. Tu seras rien. Tu seras misère."

samedi 19 août 2017

 LA CONNERIE( DES EUROPEENS)  EST HUMAINE

jeudi 17 août 2017

Extrait de ET LA VIE CONTINUE de Hubert Zakine



RICHARD


Richard Sebaoun avait été un garçon heureux parmi les hommes. Au milieu des gens de sa race. Avant l’indépendance de sa terre natale. En exil, il avait erré loin de ses amitiés d’enfance. A la recherche d’un regard, à l’espérance du hasard. Et puis, le temps  tamisa son chagrin. A Paris, il rebondit, retrouva l’amitié de quelques-uns et vécut une vie de célibataire endurci cadencée par les rencontres d’un soir et son travail de reporter-photographe. Mais, orphelin de soleil et d’azur, il sombra dans une douce mélancolie. Le ciel de  pluie et l’horizon plombé ne firent pas bon ménage avec ses souvenirs ensoleillés. A l’approche de la quarantaine il prit un billet pour la lumière aveuglante du midi. Ce n’était pas la méditerranée de sa jeunesse mais il sut s’en contenter.
Loin de la vie trépidante de Paris, Richard ouvrit un studio photo. En parallèle, il prit le temps de coucher sur papier nostalgie son Algérie natale. Cinq ouvrages lui ouvrirent les portes d’une maison d’édition provençale. Les années défilèrent si vite qu’il atteignit la cinquantaine sans même s’en rendre compte. Jusqu’au jour maudit qui lui coupa les ailes.
Hier,  Richard  était le roi du monde. A présent, il n’est plus que le vassal de son corps désarticulé. Même entouré, il côtoie la solitude. Un accident de la vie l’a jeté à terre. Huit mois à se relever. Pour   se mouvoir en claudicant appuyé sur une canne tripode ou s’asseoir dans un fauteuil handicapé.
Sa vie ne ressemble plus à rien. Tributaire des autres pour seule alternative. Il lui fallut admettre la cruelle vérité : la guérison restera à jamais illusoire. Entretenir son corps afin qu’il ne se dégrade pas demeure la seule recommandation des médecins.
Ses amis d’enfance ont choisi d’autres cieux. Miami et Israël, terres d’asile pour un Exodus à l’envers. Les copains ont déserté le rivage. Son amie s’en est allée vers un autre soleil.
Ce fut la grande dérobade. Pestiféré pour l’éternité. Seule l’amitié de l’enfance mérite reconnaissance comme  unique certitude. 
Plus question de conserver son métier de photographe. Comment tenir un appareil avec la seule main gauche ? Plus conduire, plus de bains de mer,  de balades en voiture, de sorties sans être tributaire des autres. Des gestes aussi simples que trancher le pain, couper une viande, manger du poisson demandent l’aide d’une bonne âme. Dorénavant, il est seul. Démuni. A quoi bon continuer. Ne reste que l’abandon, la démission, le suicide ou le défi de continuer malgré tout. Mais la solitude, la cruelle solitude……..
Demeure Robert, l’ami des rues de son enfance qui remonte le moral défaillant au téléphone. Habitant à Marseille, il sait réconforter son  ami de la première heure qui usa ses culottes courtes sur les mêmes bancs de l’école. A Alger. Puis Paris avant l’azur méditerranéen.
Ne pas devenir un poids, garder l’estime de soi, refuser d’être l’empêcheur de tourner en rond. Alors, rester chez soi. Refuser la multitude. Se dérober. Se chercher des excuses pour ne pas gêner. Se replier sur ses souvenirs. Ecrire pour garder la tête froide. Pour passer le temps et ne pas penser à soi. Parler des autres, de ses amis d’enfance, plonger dans l’eau bleue de sa jeunesse, oublier le présent pour revivre le passé. L’écriture pour seule consolation. Pour seule alternative.
Les Editions Sévigné promettent de poursuivre leur collaboration Alors, vogue la galère………


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Richard subissait sa vie. Il avait emménagé dans un petit deux pièces au bord de la mer. Un rez-de-chaussée pour accéder facilement à son logement. Il avait espéré retrouver non pas la totalité de ses mouvements mais du moins la faculté de se mouvoir sans une aide extérieure. Au bout de  huit mois de souffrance,  il avait dû se rendre à l’évidence, il ne serait plus qu’un handicapé. Solitaire parmi les hommes, il se préparait à une vie d’ermite entrecoupée par le passage d’une bonne fée que l’on nomme aide-ménagère. Il imaginait ses matinées au soleil de méditerranée et ses après-midi selon son humeur, tantôt sur l’ordinateur, tantôt assis à une terrasse toute proche de son domicile. Pas de promenades, de parties de cartes, de visites impromptues, de déplacement plus ou moins éloigné, pas de, plus de, pas de……………...
Il lui fallait s’adapter à cette nouvelle situation du handicap irréversible qui n’arrive pas seulement aux autres. Et cette solitude, triste compagne de ses jours sans joie à maudire ce corps désarticulé, ce cerveau qui avait résisté au naufrage, juste ce qu’il faut afin de conserver assez de raison pour faire face au déraisonnable,  ce cerveau qui conservait suffisamment  de faculté pour évaluer sa déchéance et ressasser son mal être. Pour ressasser la perte de son amour. Ecrire jusqu’à épuisement, source tarie de l'encrier vide, bousculer la mémoire, se souvenir des doux instants ou regretter les jours heureux,  quand on se sentait le roi du monde. Ecrire et réinventer sa vie, s’accrocher à la moindre parcelle de joie de vivre, écrire pour ne pas sombrer dans le tourbillon de l’ennui. Boulimie d’écriture pour ne pas sombrer.
Face à la mer, assis sur un banc, il suit du regard les baladins de fin d’après-midi. Malgré lui, il les envie. Beaux ou laids, ils marchent, se déplacent sans gêne, sans mesurer, toutefois, le bonheur d’aller et venir sur la grande promenade des gens heureux. Le bonheur d’hier apparaît, alors, dans toute sa cruauté quand le malheur frappe à sa porte. Mais rien n’y fait,  il est trop tard. Il lui faut se résoudre mais comment se résoudre au malheur perpétuel. A la solitude de l’âme, du corps et de l’esprit.
Pouvait-il deviner qu’une bonne étoile se pencherait sur son destin? Une femme blessée par la vie qui refusait l’amour et préférait se retrancher derrière le miroir aux alouettes. Pouvait-il imaginer qu’une jeunesse serait sensible à sa façon d’exprimer le  désespoir en se cachant derrière un humour embué. Avait-il seulement songé à ces âmes bouleversées qui vivent par procuration l’aventure d’un autrui entraperçu au détour d’une  fiction, de peur d’endurer une passion malheureuse?


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Jean Marco - L'amour se joue

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dimanche 13 août 2017

Extrait de MA MERE JUIVE DALGERIE de BIBI



Six jours que ton fils "défendait l'honneur de la patrie" et, déjà, tu avais décidé de lui rendre visite sans savoir si ta démarche serait couronnée de succès. Ton frère avait beau te dissuader d'entreprendre un si long voyage en chemin de fer pour, sans doute "faire chouffa", tu demeurais, instinct de mère en bataille, certaine de voir Jacky. Il te fallait vérifier, de visu, les bonnes conditions de vie qu'offrait l'armée à ton fils. Mangeait-il bien ? Dormait-il suffisamment ? Avait-il retrouvé des copains de Bab el Oued, mobilisés comme lui ?
Pour la première fois de notre vie, nous allions prendre le train. Tout le quartier le sût, les amis les premiers, morts de jalousie, eux qui, pour la plupart,, n'avaient jamais bougé d'ALGER.
Dans le vieux et chaotique train de la compagnie des C.F.R.A., Chemins de Fer du Réseau Algérien, assis sur des bancs de bois "durs comme de la pierre", nous dévorions le paysage de notre chère et inconnue terre natale alors que tu vérifiais toutes les cinq minutes, si tu n'avais pas oublié le "méguena", le "saucisson cachir", les "cocas", les "galettes à l'anis". Ce premier colis, tu l'avais préparé et pensait l'expédier lorsque tu décidas de le lui remettre en mains propres. L'inquiétude ne te quitta guère durant tout le voyage.
Blida avait fait les choses en grand pour nous accueillir. Un orchestre militaire offrait une aubade sur la place du kiosque à musique, arrondie de badauds et de promeneurs du matin. Les "cafés masculins" s'étaient endimanchés de costumes trois pièces et de cravates multicolores; les robes crinolines et les chapeaux à la Garbo n'ayant pas leur place dans ces endroits d'hommes. Quelques vieux arabes à l'allure altière, parés de leurs gandourahs blanches et de leurs chéchias rouge et jaune, promenaient leur désinvolture, saluant leurs connaissances en se tapant la paume de la main sur la poitrine parfois chamarrée de médailles militaires. Des marchands ambulants de dattes et de figues de barbarie, écroulés sur un banc, attendaient le client, en agitant nonchalamment, un éventail de taffetas abouti d'un fil rouge, censé protéger du mauvais oeil.
La caserne informe et sans couleur nous apparut à un carrefour. Tu ne pus t'empêcher de lâcher un "maraouédje!" qui, plus qu'une explication de texte, renfermait tout le désappointement d'une mère juive d'ALGERIE qui se trouvait devant le fait accompli. Tu espérais, secrètement, que "l'hôtel" où ton fils faisais ses classes, ressemblerait aux deux bâtiments algérois, les casernes Pelissier et la Salpêtrière, bâtisses de belle facture et d'inspiration aérée.
La vie te parut, soudain, plus belle. A l'intérieur d'un petit jardin attenant la caserne, des soldats discutaient autour d'une table avec des civils, sans doute des parents. Tu en eus, aussitôt confirmation par l'intendant qui fit appeler Jacky. Ton sourire, ma mère juive d'ALGERIE, éclaira toute la Mitidja parfumée de citronniers et d'orangers odoriférants.
En remontant le Nil de cette journée, je revois ton angoisse dessiner une grimace en voyant débouler d'un escalier en colimaçon, ton fils amaigri. Les larmes entrechoquèrent les mots plaintifs.
--" Mais y te donnent rien à manger! Où il est ton capitaine que je vais lui dire deux mots, moi!"
--" Mais, Manman, c'est parce qu'on fait beaucoup de marches et de sport!"
--" Justement! Y vous esquintent la santé et même pas y vous nourrissent! Qu'est ce que c'est que cette armée! C'est pas étonnant qu'y perdent toutes les guerres!"
Tu prenais à témoin les autres parents qui approuvaient.
--" C'est pas malheureux! Nous, on leur donne des enfants qui se portent bien! Y nous en font des "stokafiches!". "
La journée se passa ainsi, entre souci et recommandation, bonheur d'être là et tristesse d'une nouvelle séparation.
Je me souviens du chemin du retour remontant un paysage qui avait perdu tout attrait. Paulo sortit un jeu de cartes mais la belote qui s'ensuivit fût machinale, mécanique. Et toi ma mère juive d'ALGERIE, tu revivais cette journée, tu la mémorisais afin qu'elle te soutienne tout au long de l'absence car tu ne te cachais pas derrière ton petit doigt. Tu savais que ton budget, amputé du salaire de ton fils, ne te permettrait pas de renouveler ce voyage.
Paulo, qui avait arrêté ses études de comptabilité, entra à la C.A.S.I.D.A., avenue de 8 Novembre. Un salaire en remplaçait un autre mais nul ne remplaçait l'absence de ton fils aîné. Jacky, investi de la charge de soutien de famille, te secondait très efficacement pour établir un budget, décider un achat ou simplement donner un avis à confronter au tien. Malgré toute notre bonne volonté, reposée jusqu'à présent sur l'autorité morale de notre frère, nous n'étions pas encore aptes à remplir son rôle. Heureusement, le courrier facilitait bien des choses et tu t’accommodas de cette affection par correspondance.
Les dimanches s'allongèrent interminablement et tu pouvais reprendre à ton compte les paroles de la chanson de Charles AZNAVOUR " je hais les dimanches."
Même si la solitude n'existait pas à Bab El Oued, entre le voisinage, les amies et la famille, jamais tu ne te sentais aussi seule que dans ces espaces temps dominicaux alloués par le calendrier. Ton fils à BLIDA et toi, ma mère juive d'ALGERIE, à ALGER, inutile, mutilée comme toutes les femmes en période carnassière, lorsque les hommes s'entretuent pour vivre plus heureux. Tu ne comprenais rien à rien dans cette lutte fratricide qui fauchait la jeunesse du pays. Tu tempêtais contre la politique qui ne résolvait rien, politique partisane du "un pas en avant et deux en arrière". Tu disais que la solution se trouvait à nos pieds, là, tout proche, dans l'entente des deux communautés soeurs, et non pas à PARIS, si loin du pays et de la mentalité des hommes de cette terre. Tu prônais l'amitié et la solidarité comme au temps de la casbah judéo-arabe, comme à l'époque des bâtisseurs et des entrepreneurs.
Ta terre natale n'avait engendré ni égorgeurs, ni profiteurs. Seules la cupidité et la stupidité alimentaient le fonds de commerce des chiens de guerre.
La philosophie est une chose trop sérieuse pour la laisser aux théoriciens. Le viscéral détient plus de vérité que toutes les écoles de pensées.
Ma mère juive d'ALGERIE, tu parlais avec toutes les fibres de ta loyauté envers ce pays qui t'avait faite telle que tu étais. Tout au long de l'expérience de ta vie, tu avais emmagasiné le savoir sans même t'en rendre compte. Le savoir-réagir et le savoir-comprendre, le savoir-accepter et le savoir-refuser, le savoir- pourquoi et le savoir-comment, le savoir-condamner et le savoir-pardonner.
L'existence ne mérite d'être vécue que si, au bout de la route, on en tire les enseignements pour en faire profiter le plus grand nombre. Toi, ma mère juive d'ALGERIE, au fond de ton exil où le seul bruit familier de tes journées solitaires crissait sur les rails de l'ennui, tu te souvenais de ces discussions anodines avec des autrui de ton pays où tu appris, jour après jour, plus que dans toutes les encyclopédies de la terre. Plus aussi que dans les salons parisiens où se décidait le sort de dix millions d'hommes, de femmes et d'enfants.
Ta vie battait au rythme des pas besogneux du facteur. Une lettre, si minime, fut-elle et la bonne humeur s'installait à demeure jusqu'à la prochaine tournée du préposé. Mais, si pour une raison quelconque que tu attribuais aussitôt à une catastrophe, elle-même immédiatement effacée par le cri de toutes les superstitions du monde judéo-arabe : "Laïstarna!", aucun courrier ne venait tamiser ton angoisse, tu ne vivais plus et ne dormais plus. Toutes les hypothèses se bousculaient, alors, au portillon de tes ignorances. Nous tentions vainement de tempérer ton pessimisme naturel mais, qui peut prétendre freiner la dramaturgie innée d'une mère juive d'ALGERIE ?